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Un train d'enfer

Publié le par le-franc-tireur.over-blog.com

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Il est un train dont bien des hommes sont passagers...

Dans ce phallus de plastique et d'acier lancé à toute allure, la vie est comme un gros gâteau arrosé au karcher d'un sirop de luxes et de plaisirs. Niveau infrastructure, tout est génialement pensé pour faciliter le voyage! Pas l'ombre d'une réflexion à esquisser! Des mets aussi goûteux que variés sont servis à même la bouche par ces hôtesses en petite tenue qui vous donnent faim même l'estomac plein... Les passagers sont installés dans de somptueuses cabines individuelles parées à tous désagréments sonores, visuels ou olfactifs pouvant émaner de leurs semblables... Et n'allez pas croire que la compagnie leur manque! Ils peuvent rire et s'émouvoir devant les programmes télévisés proposés par le train... Pour rien au monde ils sarracheraient de cet utérus tout confort...

Ça n'empêche pas un petit curieux, lassé du bercement perpétuel, de zieuter par la fenêtre...Une dégradation du paysage défilant derrière la vitre ne lui a, d'ailleurs, pas échappé... Parfois lui vient l'idée, incongrue en ce lieu de repli sur son bonheur, d'interpeller ses voisins :
"Où allons-nous?"
La réplique, comme une leçon répétée depuis la prime enfance, ne varie pas d'un traitre mot :
"Retourne devant ta télé et me fais pas chier!".

Il a bien espéré, un temps, trouver sa réponse dans la boite à émotion... Mais ni dans les documentaires à la gloire du train ni dans les reportages qui sollicitent une vaste rénovation des wagons de troisième classe, on aborde la question de sa destination... Le genre de silence entraînant celui qui l'entend dans une chasse aux vérités qu'aucun interdit ne peut entraver... Pas même ceux écrits en grosses lettres au bas de chaque fenêtre : «Ne pas ouvrir la vitre», «Ne pas se pencher». Malgré le risque, il se penche pour mieux scruter l'horizon qui les aspire... Et sa réponse, il se la prend en plein dans l'œil... Un mur droit devant!!!

En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, le curieux se jette sur le signal d'alarme dans le couloir collectif! Les autres passagers ne bronchent cependant pas d'un poil... « Pas de danger » se disent-ils en constatant que le conducteur ne lève guère le pied... « C'est pas un terroriste existentialiste qui va nous pourrir le voyage! »
Mais le curieux est coriace : « Regarder! Ce chauffeur est fou à lier! Il va droit dans le mur! Qu'attend-il pour changer de cap? » Et, comme les consciences endormies se réveillent toujours si quelqu'un les secoue un peu, les sceptiques finissent par regarder la vérité en face...

Une orgie éclair de scribouillages à l'aveugle sur des bulletins de vote aboutit au remplacement de celui qui les mène à leurs pertes. Toutefois, le train poursuit sa course folle... Plusieurs chauffeurs se succèdent... mais le mur se rapproche!
De nouveaux débats sont posés : "Le pouvoir confié aux chauffeurs est-il un vin qui leur monte à la tête?" On leur connait bien une légère hypertrophie de l'ego pour avoir brigué ce poste... Et quelques velléités aux boniments qui les ont fait élire... Ils n'ont, en revanche, rien du suicidaire en plein passage à l'acte!
Puis, finalement, le pot aux roses est découvert!... Le train est automatisé!!! Il roule sur une voie sans aiguillage! Pour un peu de prestige, et par peur viscérale d'un retour à l'anonymat, les élus se sont réduit à simuler le pilotage... Ceux qui ont programmé le train, et l'ont privé de frein, ont sûrement passé l'arme à gauche depuis belle lurette!

Le fatalisme s'abat sur les voyageurs, provoquant des réactions diverses... Certains s'en prennent au train et noient leurs détresses dans l'idée qu'il s'écrasera avec eux! D'autres préfèrent s'affaler devant la télé pour oublier le mur... Mais le curieux s'interroge encore sur sa présence à bord ; autant crever moins con.... « Pourquoi sommes-nous là? », « Pourquoi nous embarque-t-on à peine venu au monde? »
Et quand on cherche, on trouve!... Il faut bien un carburant pour propulser le train dans ces vallées brumeuses de l'inconnu que les forces de survie tendent à repousser... Quoi de mieux que les cadavres de passagers mis en confiance le temps d'être engraissés?

Quand le bétail prend conscience de son statut, il cherche à fuir son enclos... Le contraire, c'est s'envoyer lui-même à l'abattoir... Aux yeux des voyageurs, le lot de sécurités et de facilités que le train leur apporte n'est désormais plus qu'une carotte les faisant progresser dans le couloir de la mort ; rien ne vaut la liberté de choisir leurs propres routes... Et puis, au rythme de marche, ce mur, ils ne l'auraient jamais atteint!
Comme réveillés par les premiers rayons du jour, c'est d'une seule voix qu'ils s'écrient : "Il suffit de sauter du train!!!" Ils en viennent même à remercier le mur... Sans lui, ils se seraient probablement vautrés dans le train jusqu'à la fin des temps!
Les oisillons ont rendez-vous avec le ciel... et s'extirpent enfin du nid douillet qui les en sépare!


Et si le réveil avait pris quelques années de moins, si les instincts et les facultés nécessaires aux voyageurs indépendants n'avaient pas été étouffés dans l'œuf par une domestication sauvage, si le train n'avait pas irrémédiablement stérilisé le monde sur son passage, ils auraient probablement survécu!

 

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